Le Cadavre exquis, ou une soirée chez les surréalistes

 




 Fermez les yeux. Nous sommes à Paris, en 1927. Il est près de dix heures du soir.Au numéro 54 de la rue du Château, dans un appartement où l'on refait le monde plus souvent que le ménage, les verres se remplissent plus vite que les cendriers. Les conversations sautent d'un sujet à l'autre avec la grâce d'un chat insomniaque. On parle de poésie, de révolution, de rêves, d'amour... et parfois des quatre en même temps. Dans un coin de la pièce, un dénommé Jacques Prévert arbore un sourire malicieux qui laisse deviner qu'une bêtise savamment préparée ne va pas tarder à éclore. À l'autre bout de la table, le chef de la bande, un Breton, tente de conserver un semblant d'autorité tandis que les autres s'amusent déjà à le faire voler en éclats.Soudain, quelqu'un plie une feuille de papier. — On joue ? Pas besoin d'expliquer les règles. Tout le monde connaît le jeu. Chacun écrit quelques mots, replie soigneusement la feuille pour cacher son texte, puis la passe à son voisin. Personne ne sait ce que l'autre vient d'écrire. Les phrases naissent dans le noir, comme les rêves. Lorsque la feuille est enfin dépliée, un silence... puis un immense éclat de rire. « Le cadavre exquis boira le vin nouveau. » La phrase est absurde. Elle est magnifique. Elle donnera son nom à l'un des jeux littéraires les plus célèbres du XXᵉ siècle. Mais les surréalistes ne s'arrêtent pas aux mots. Très vite, le jeu envahit aussi les crayons, les pinceaux et les ciseaux. Chacun dessine une partie d'un personnage ou d'un décor sans voir ce que les autres ont déjà tracé. Une tête par-ci, un torse par-là, des jambes ailleurs... Au moment de déplier la feuille, apparaissent des créatures aussi improbables que fascinantes, mi-hommes, mi-animaux, mi-machines. Le « cadavre exquis » devient alors graphique, offrant des compositions délirantes qui ressemblent à des rêves mis en couleurs.À partir de là, tout est permis. Les éléphants portent des parapluies, les horloges tombent amoureuses des sardines et les ministres discutent philosophie avec des cafetières. Plus c'est incohérent, plus les surréalistes applaudissent. Leur conviction est simple : l'imagination est beaucoup plus libre lorsqu'on cesse de vouloir tout expliquer. Prévert, lui, jubile. Il glisse un mot inattendu, détourne une expression, fait trébucher la logique avec un plaisir d'enfant. Les autres répondent du tac au tac. Les feuilles circulent, les éclats de rire aussi. Personne, ce soir-là, n'a le sentiment d'écrire une page d'histoire. Ils jouent. Tout simplement. Et pourtant... Le jeune homme qui plaisantait au bout de la table deviendra Jacques Prévert, l'un des poètes les plus lus et les plus aimés du XXᵉ siècle. Quant au « Breton » qui essayait tant bien que mal de maintenir un peu d'ordre dans cette joyeuse pagaille, il entrera dans l'Histoire sous son nom complet : André Breton, le père du surréalisme. Max Ernst révolutionnera la peinture. Yves Tanguy verra ses toiles rejoindre les plus grands musées. Marcel Duhamel, lui, créera la mythique « Série noire », qui fera découvrir des générations d'auteurs policiers. À cet instant précis, ils l'ignorent tous. Ils ne cherchent ni la gloire, ni les honneurs. Ils rient comme une bande de copains réunis autour d'une feuille pliée en quatre. Comme quoi, il arrive que les plus grands noms de la culture française commencent leur légende en jouant à un jeu parfaitement absurde. Et, vous en conviendrez... tout cela est délicieusement... surréaliste !


Le joueur d'Orgue de Barbarie

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