Vichy, 14 juillet 1935.
Dès le matin, la ville a mis du rouge aux joues.
Les drapeaux claquent aux balcons, les rubans tricolores courent d’une façade à l’autre, les vitrines se coiffent de bleu, de blanc et de rouge. Même les grands hôtels, d’ordinaire si dignes, semblent avoir desserré leur col pour respirer un peu mieux.
Dans les couloirs des palaces, ça va, ça vient, ça monte, ça descend.
Les femmes de chambre tirent les lourds rideaux. Les garçons d’étage filent avec leurs plateaux. Les petites cuillères tintent dans les tasses, les portes battent, les sonnettes s’impatientent.
Au-dehors, les automobiles ronronnent devant les hôtels.
Une Delage sombre s’immobilise.
La portière s’ouvre.
Un escarpin apparaît.
Puis une jambe fine, une robe claire, un chapeau penché juste ce qu’il faut pour laisser deviner le visage sans jamais tout révéler.
À Vichy, on ne descend pas simplement d’une voiture.
On fait une entrée.
Le monsieur qui accompagne Madame porte un costume couleur crème, un canotier et l’air de ne jamais être surpris. Il remet ses gants, donne quelques pièces au chauffeur, puis balaie la rue d’un regard faussement distrait.
Mais il regarde.
Tout le monde regarde.
Le 14 juillet, même les regards portent cocarde.
Les cuivres prennent la ville
Soudain, au bout de l’avenue…
Boum.
Boum.
Boum.
Les tambours arrivent avant les hommes.
Puis les cuivres éclatent.
Les trompettes lancent leurs notes au-dessus des têtes, les cymbales se heurtent dans un grand soleil de métal et les pavés tremblent sous les pas des soldats.
La foule se resserre.
Les enfants agitent leurs petits drapeaux de papier avec tant d’énergie que certains se déchirent déjà. Un garçon, perché sur les épaules de son père, crie qu’il voit tout. Une fillette au ruban rouge tente de marcher au pas, trébuche et perd une chaussure.
Les hommes retirent leur chapeau.
Les femmes redressent le menton.
Une vieille dame murmure derrière son éventail :
— Ils sont beaux, tout de même…
Et les voilà qui passent, impeccables, brillants, sonores, emportant derrière eux les applaudissements, la poussière, les petits cris et quelques soupirs discrètement placés.
Car les uniformes ont toujours eu un léger avantage les jours de fête.
Aux sources, on boit avec élégance
Mais Vichy n’oublie jamais ses eaux.
Sous les galeries, les curistes avancent lentement, leur verre gradué à la main, comme si la santé exigeait elle aussi un certain cérémonial.
On boit trois gorgées.
Pas quatre.
On fait une pause.
On respire.
On observe.
— Votre teint est bien meilleur que l’an dernier.
— C’est la cure, chère amie.
— Naturellement.
Les dames parlent de leur foie comme d’un parent un peu difficile. Les messieurs discutent politique, chevaux, automobiles et cours de la Bourse. Un lorgnon se lève. Un éventail s’ouvre. Un sourire glisse.
Sous les arbres, les robes d’été font leur petite révolution.
Pois, rayures, mousselines, ceintures blanches, chapeaux inclinés et souliers bicolores.
Les cheveux sont courts, crantés, brillants.
Les nuques se montrent.
Les femmes marchent plus vite qu’autrefois.
Elles fument parfois.
Elles rient franchement.
Elles savent qu’on les regarde et elles en profitent.
Sur un banc, une jeune femme en robe bleu marine tient entre ses mains le programme de la journée. Elle donne l’impression de le lire. Pourtant, ses yeux suivent un jeune homme en veste claire qui vient de passer devant elle pour la troisième fois.
Lui non plus ne lit rien.
Midi sonne, les terrasses débordent
À midi, Vichy a faim.
Les restaurants se remplissent d’un seul mouvement.
Les nappes blanches claquent sous les mains des garçons. Les verres s’alignent. Les bouteilles plongent dans les seaux à glace. Les couverts brillent comme s’ils devaient eux aussi participer au défilé.
On sert.
On découpe.
On verse.
Les assiettes arrivent avec des œufs en gelée tremblotants, des poissons froids, des volailles très sages et des petits légumes rangés au garde-à-vous.
Mais sous les tables, les pieds s’agitent déjà.
Car chacun pense au soir.
— Il paraît qu’il y aura un grand bal.
— Où donc ?
— Partout !
Et c’est bien le problème des 14 juillet : on voudrait être partout en même temps.
Au Casino.
À l’Opéra.
Sous les lampions.
Près de l’Allier.
Dans les rues.
Et peut-être aussi dans les bras de quelqu’un.
La fille de la table voisine remue sa limonade avec sa paille et déclare :
— Moi, je danserai.
Sa mère soupire.
Son père sourit dans sa moustache.
Trois heures : Vichy fait semblant de dormir
L’après-midi, la chaleur s’installe avec insolence.
Les stores descendent.
Les fenêtres se ferment à demi.
Dans les hôtels, on annonce une sieste courte. Elle ne le sera pas.
Les parcs deviennent des refuges verts. Les fauteuils de métal grincent sous les robes. On cherche l’ombre, on cherche l’air, on cherche surtout à ne pas froisser sa tenue avant la soirée.
Un vieux monsieur s’endort derrière son journal.
Une dame nourrit les moineaux avec des miettes de biscuit.
Deux amoureux se promènent à distance raisonnable, comme l’exige encore la décence, mais leurs mains se frôlent avec une régularité tout à fait suspecte.
Au kiosque, les musiciens répètent.
Un violon grimpe.
Une clarinette proteste.
Un cor s’égare.
Puis tout se tait.
Même la musique garde ses forces pour la nuit.
Six heures : les armoires s’ouvrent
Et puis, doucement, Vichy se réveille.
Les fenêtres s’ouvrent.
Les salles de bains se remplissent de vapeur.
Les poudriers claquent.
Les vaporisateurs laissent s’échapper quelques gouttes précieuses.
Dans les chambres, les robes sortent de leurs housses dans un grand froissement de soie. On choisit les bijoux. On recommence une boucle. On retire un collier. On en remet un autre.
— Celui-ci est trop voyant.
— Justement.
Dans les chambres des hommes, on lutte avec les boutons de manchette, les cols amidonnés et les cheveux qui refusent de rester en place.
Le miroir devient juge.
La soirée approche.
Et Vichy se transforme.
Devant l’Opéra, les robes font leur entrée
À la tombée du jour, les automobiles reprennent leur ballet.
Elles arrivent par vagues devant l’Opéra et le Casino. Les portières claquent. Les portiers s’inclinent. Les talons frappent le trottoir.
Les femmes descendent, brillantes, parfumées, enveloppées de satin, de mousseline et de velours léger.
Une étole glisse d’une épaule.
Une broche lance un éclair.
Une bouche rouge sourit sans se presser.
Les hommes portent le smoking, la veste blanche ou le costume sombre. Les cheveux sont lissés. Les chaussures vernies. Les moustaches parfaitement décidées.
Dans le hall, ça murmure.
Ça reconnaît.
Ça prétend ne pas reconnaître.
— N’est-ce pas la comtesse… ?
— Mais non, voyons.
— Pourtant…
— Chut, elle nous regarde.
Les programmes se déplient.
Les éventails battent.
Les lorgnettes montent déjà vers les loges.
L’orchestre s’accorde dans un désordre délicieux : un violon s’élance, une contrebasse grogne, une flûte s’échappe.
Puis le chef lève sa baguette.
Silence.
Un silence de velours.
Une note.
Puis deux.
La salle retient son souffle.
Mais dehors, les flonflons prennent le pouvoir
Pendant que l’Opéra se tient droit dans ses dorures, dehors, les lampions s’allument un à un.
Rouges.
Jaunes.
Verts.
Bleus.
Ils se balancent entre les arbres comme de petits soleils ivres.
Le parquet du bal a été monté à la hâte. Les tables entourent la piste. Les chaises raclent. La limonade mousse. Le vin blanc pétille. Un enfant vole une poignée de cacahuètes avant de disparaître sous les jupons.
L’accordéoniste prend son instrument.
Il ajuste la courroie.
Il inspire.
Mais avant qu’il n’attaque sa première java, un drôle de grincement s’élève au bout de la place.
Un son fragile.
Un peu rauque.
Puis une mélodie.
Les têtes se tournent.
Un homme arrive en poussant son orgue de Barbarie.
Il porte une blouse claire, une casquette légèrement de travers et ce sourire de ceux qui savent exactement quel désordre ils s’apprêtent à semer.
Son instrument est peint, fleuri, un peu cabossé par les routes et les saisons. Pourtant, il a dans le ventre de quoi réveiller toute la ville.
L’homme s’arrête au bord de la piste.
Il saisit la manivelle.
Un tour.
Puis un autre.
La musique surgit.
Un air vif, populaire, insolent, un de ces airs qui attrapent les chevilles avant même que l’on ait décidé de danser.
Les conversations s’interrompent.
La vieille dame au maintien impeccable bat la mesure avec son éventail.
Le garçon boucher tape du talon.
Une petite fille se met à tourner sur elle-même jusqu’à perdre son ruban.
Le joueur d’orgue de Barbarie sourit.
Il sait ce qu’il fait.
À chaque tour de manivelle, il met un peu plus de désordre dans les bonnes manières.
Les notes sautillent, se poursuivent, se bousculent comme des confettis. Elles passent sous les tables, grimpent aux lampions, s’accrochent aux épaules et viennent chatouiller les jupons.
Les dames les plus sages deviennent soudain beaucoup moins raisonnables.
Les jupes prennent de l’ampleur.
Les chevilles apparaissent.
Même la République, pourtant bien drapée dans ses couleurs, semble prise d’une irrésistible envie de danser.
Ce petit air-là possède de quoi faire retrousser la robe de la République.
Alors l’accordéon rejoint l’orgue.
Et la fête éclate.
La place entière se met à tourner
Un couple s’avance.
Le monsieur pose la main dans le dos de la dame.
La dame hésite une seconde.
Mensonge.
Elle attendait cela depuis le matin.
Un tour.
Deux tours.
La jupe s’envole.
Et tout le monde suit.
La modiste danse avec le facteur.
Le garçon boucher invite la fille du pharmacien.
Un bourgeois très sérieux se découvre soudain un talent considérable pour le fox-trot.
Une veuve rit trop fort.
Une mère de famille enlève ses gants.
Un monsieur du grand hôtel oublie qu’il voulait seulement regarder.
L’orgue tourne.
L’accordéon souffle.
Les talons frappent.
Les lampions tanguent.
Ça pique, ça frôle, ça virevolte, ça éclate de rire.
Une java devient un tango.
Le tango devient une valse.
La valse se transforme en joyeux désordre.
Quelqu’un perd son chapeau.
Quelqu’un embrasse quelqu’un derrière un marronnier.
Quelqu’un promet qu’il ne boira qu’un dernier verre.
Personne ne le croit.
Le joueur d’orgue de Barbarie tourne encore sa manivelle.
Il ne possède ni grand orchestre ni scène dorée.
Seulement son instrument, ses refrains et cette étrange autorité sur les cœurs.
À son passage, le bourgeois oublie son sérieux.
Le militaire desserre son col.
La dame du palace tape dans ses mains.
La couturière rit aux éclats.
Et lorsque l’air s’achève, un cri monte de la place :
— Encore !
Alors il recommence.
Un tour de manivelle.
Puis un autre.
Et la nuit relève encore un peu son jupon.
Le ciel explose
Soudain…
BOUM !
La musique s’arrête une seconde.
Toutes les têtes se lèvent.
Une gerbe blanche monte dans le ciel et s’ouvre au-dessus de Vichy comme une fleur immense.
Puis une rouge.
Puis une bleue.
Les façades s’illuminent.
Les arbres deviennent verts, violets, argentés.
L’Allier recueille les couleurs et les brise en mille morceaux tremblants.
Les enfants crient.
Les femmes applaudissent.
Les hommes lèvent les yeux avec cet air grave que prennent les adultes lorsqu’ils sont aussi émerveillés que les enfants.
La poudre flotte dans l’air.
Elle se mélange au parfum, au tilleul, au vin blanc et à la chaleur des corps.
Chaque détonation roule sur la ville.
Boum !
Une étoile.
Boum !
Une pluie d’or.
Boum !
Un grand bouquet tricolore déchire la nuit.
Pendant quelques minutes, plus personne ne pense aux journaux.
Ni aux frontières.
Ni aux inquiétudes qui traversent l’Europe.
Ce soir-là, le monde tient sous les lampions.
Et il danse.
La nuit refuse de rentrer
Après le feu d’artifice, le joueur d’orgue de Barbarie reprend sa manivelle, presque vexé d’avoir été interrompu.
L’accordéon lui répond.
Les couples retournent sur la piste.
Les plus sages se promettent une dernière danse.
Les autres n’ont jamais prétendu être sages.
Les robes se froissent.
Les cravates se desserrent.
Les coiffures commencent à vivre leur propre vie.
Quelques élégantes sorties de l’Opéra rejoignent le bal populaire. D’abord avec prudence. Puis avec enthousiasme.
Les mondes se mélangent.
Le satin rencontre le coton.
Le champagne trinque avec la limonade.
La dame du palace rit avec la couturière.
Le jeune homme à la veste claire retrouve enfin la jeune femme en robe bleu marine.
Cette fois, elle ne regarde plus son programme.
Il lui tend la main.
Elle la prend.
Évidemment.
Nous sommes le 14 juillet 1935 à Vichy.
La ville a du rouge aux lèvres, des confettis dans les cheveux et des fourmis dans les jambes.
Les lampions tanguent.
L’accordéon s’essouffle.
L’orgue de Barbarie chante encore.
Les derniers danseurs refusent de compter les heures.
Au petit matin, les balayeurs ramasseront les serpentins, les papiers froissés et quelques promesses oubliées.
On retrouvera peut-être un gant près d’un banc.
Une boucle d’oreille sous une table.
Un ruban accroché à une branche.
Et probablement un cœur un peu égaré.
Mais pour l’instant, Vichy ne veut rien savoir.
Elle tourne.
Elle rit.
Elle flambe.
Elle danse sous les flonflons.
Et tandis que l’homme à la casquette donne un dernier tour de manivelle, la République, tout entière, retrousse sa robe.

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