Quand les premiers congés payés mirent du bleu dans les valises du peuple
Nous sommes le 17 juillet 1936, sur les quais de la gare Saint-Lazare.
Il est tôt, mais Paris ne dort déjà plus. Il a ce matin-là une agitation différente, une sorte de fièvre claire dans les yeux. Ce n’est pas la cohue des jours ordinaires, celle des ouvriers pressés, des employés gris, des messieurs à chapeau qui regardent leur montre comme on surveille un ennemi.
Non.
Ce matin-là, quelque chose a changé.
Sur les quais, il y a des valises en carton bouilli, des paniers ficelés, des musettes, des couvertures roulées, des enfants qu’on a réveillés avant l’aube et qui ne comprennent pas encore tout à fait qu’ils vont voir la mer.
La mer.
Ce mot-là suffit à faire trembler les cœurs.
Pour beaucoup, elle n’est encore qu’une image dans les journaux, une carte postale punaisée chez la concierge, un rêve bleu aperçu dans les vitrines. On en a parlé le soir, à table, entre la soupe et le pain. On a compté les sous. On a cousu un bouton. On a ressorti la robe propre, le béret, les chaussures du dimanche. On a dit :
cette année, on part.
Car nous sommes au début des congés payés.
Deux mots simples, presque modestes, mais qui viennent d’ouvrir une fenêtre dans la vie des gens.
Sur le quai, les familles se tiennent serrées. Les hommes ont encore les mains du travail, des mains noircies, épaisses, des mains qui savent la machine, l’atelier, la poussière, le bois, le fer. Les femmes ont tout prévu : le linge, le casse-croûte, les pommes, le couteau, la ficelle, le mouchoir brodé. Elles portent la fatigue et l’organisation du monde dans le même cabas.
Et les enfants, eux, sautillent.
Ils regardent la locomotive comme une bête énorme prête à avaler Paris pour le recracher plus loin, là-bas, vers Trouville, Deauville, Dieppe, Le Havre, Honfleur peut-être. Tous ces noms sentent déjà l’iode, la mouette, les cabines rayées, le sable mouillé et les frites enveloppées dans du papier.
Un homme rit trop fort. Une femme essuie ses yeux sans vouloir qu’on la voie. Un petit garçon serre contre lui un seau de plage neuf, rouge comme une fête. Une gamine porte un chapeau trop grand. Une grand-mère a glissé dans un panier une bouteille de limonade et un morceau de saucisson.
On part pour une journée, parfois deux, parfois une semaine pour les plus chanceux.
Mais au fond, la durée importe peu.
Ce qui compte, c’est de partir.
Partir sans être riche.
Partir sans demander pardon.
Partir parce que le repos devient enfin une chose permise.
Dans la grande halle de Saint-Lazare, les voix montent, se croisent, se bousculent. Le chef de gare siffle. Les portières claquent. La vapeur souffle. Une odeur de charbon, de métal chaud et de café noir flotte dans l’air. Les journaux parlent politique, avenir, promesses, mais sur le quai, le peuple lit autre chose : il lit son propre départ.
Il y a dans cette foule une pudeur magnifique.
Personne ne fait de grandes phrases. On plaisante. On râle parce que le train est bondé. On cherche sa place. On se pousse un peu. On se pardonne vite. Les paniers cognent les jambes, les enfants réclament déjà le sandwich, les mères grondent doucement, les pères font semblant de savoir où aller.
Et puis le train bouge.
Un frisson parcourt les wagons.
Paris commence à reculer.
Les murs, les ponts, les cours, les cheminées, les usines, les arrière-cours grises glissent derrière les vitres. On quitte la ville comme on quitte une vieille veste trop lourde. Dans les compartiments, les visages s’ouvrent. On déballe le pain. On partage. On rit. Quelqu’un entonne une chanson. Une voix répond. Une autre suit. Bientôt, c’est tout un wagon qui a des airs de dimanche.
On ne va pas seulement vers la mer.
On va vers une idée nouvelle : celle que la vie ne doit pas être uniquement faite de peine, de loyer, de fatigue et de réveils trop tôt.
Au bout de la ligne, il y aura peut-être le vent.
Le premier vrai vent marin sur le visage.
Il y aura ces femmes qui enlèveront leurs chaussures pour marcher dans l’eau en relevant un peu leur robe. Il y aura ces hommes, maladroits et fiers, qui regarderont l’horizon sans trop parler. Il y aura les enfants qui crieront devant les vagues comme devant un miracle.
Et il y aura ce moment, peut-être, où quelqu’un dira :
“Alors c’était donc ça, la mer ?”
Oui.
C’était ça.
Un grand morceau de liberté qui bougeait devant eux.
Ce 17 juillet 1936, à la gare Saint-Lazare, les valises n’étaient pas lourdes de vêtements. Elles étaient lourdes d’espoir. Elles portaient le linge du dimanche, quelques tartines, des rêves pliés en quatre et cette petite audace nouvelle : partir, respirer, voir plus loin que la rue, l’usine, l’escalier, le quotidien.
La France populaire montait dans le train.
Elle ne savait pas encore qu’elle entrait dans l’histoire.
Elle voulait seulement voir la mer.
Et c’était immense.
La Brocanteuse — Les objets se racontent

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