Les métiers disparus de Paris : chanteur de cour, vitrier, rémouleur, chiffonnier, accordéon et orgue de Barbarie dans le Paname populaire d’autrefois.
Les chanteurs de cour, le vitrier, le rémouleur, le chiffonnier… ces voix disparues qui faisaient battre Paname.
Je me souviens.
Je me souviens de ces voix qui montaient des cours, entre deux murs gris, entre deux fenêtres entrouvertes, entre une lessive qui séchait et une soupe qui mijotait. On ne disait pas encore que la vie était bruyante. On disait simplement : tiens, quelqu’un passe.
Et ce quelqu’un, parfois, c’était un chanteur de cour.
Il arrivait avec sa voix, son chapeau, son petit air de misère joyeuse et de dignité cabossée. Il levait la tête vers les fenêtres, lançait une chanson comme on lance une fleur, et tout l’immeuble retenait son souffle. Pour moi, gamine, c’était fête. Une vraie fête. Pas celle des salons, pas celle des grands dimanches, non. Une fête de pavés, de tabliers, de mains mouillées, de regards penchés aux balcons.
On jetait la pièce. Elle tombait parfois dans un bruit sec, parfois elle roulait, parfois elle disparaissait dans le caniveau comme une petite étoile de cuivre. Mais avant de tomber, elle avait fait son œuvre : elle avait dit merci.
Je me souviens du cri du vitrier.
“Vitrier ! Vitrier !”
Ce mot-là fendait la rue comme une lame claire. Il portait sur son dos la transparence des maisons, les carreaux cassés, les hivers mal fermés, les cuisines où le froid entrait par les fentes. Il passait avec ses vitres, fragile comme un marchand de lumière. On l’entendait avant de le voir. Il appartenait à Paris comme les gouttières, comme les mansardes, comme les chats maigres sur les toits.
Puis venait celui qui affûtait les couteaux et les ciseaux.
Le rémouleur.
Lui, c’était un autre bruit. Un bruit de fer, d’étincelles, de roue qui tourne. Les ménagères descendaient avec les ciseaux de couture, les couteaux de cuisine, les lames fatiguées par le pain, la viande, le linge, la vie. Il redonnait du tranchant aux choses. Il remettait de l’ordre dans les outils du quotidien. Et sa meule chantait, grinçait, mordait le métal. C’était presque inquiétant, presque magique.
Je me souviens du chiffonnier.
Celui-là semblait sortir d’un autre monde. Il ramassait ce que les autres ne voulaient plus. Les vieux tissus, les bouts de rien, les restes, les rebuts. Il connaissait la valeur des choses oubliées. Il savait que dans un chiffon, il y a encore une histoire ; que dans une veste usée, il reste l’épaule de quelqu’un ; que dans un drap troué, il dort encore un peu de sommeil ancien.
Aujourd’hui, on jette.
Lui, il recueillait.
Il avait peut-être, sans le savoir, l’âme d’un poète de la pauvreté.
Et puis il y avait celui qui refaisait les matelas pour l’hiver.
Ah, celui-là ! Il amenait avec lui une odeur de laine, de poussière chaude, de maison remuée. On ouvrait les vieux matelas, on battait, on cardait, on retournait la matière comme on remettrait en place les rêves d’une famille. C’était le grand ménage du sommeil. On préparait les nuits froides, les chambres fermées, les édredons lourds, les réveils avec le givre aux vitres.
Les métiers passaient, et avec eux passaient les saisons.
Paris avait alors une voix.
Pas une seule voix. Mille.
La voix du marchand, du réparateur, du pauvre musicien, du travailleur ambulant, du gars qui avait ses mains pour boutique et sa rue pour atelier. Paname traînait son argot comme l’eau traîne sa chanson sale dans les caniveaux. Ça sentait le charbon, la soupe, le linge humide, le café noir, la pluie sur les pavés. Et pourtant, dans tout cela, il y avait de la grâce.
Une grâce populaire.
Une grâce sans ruban, sans dorure, sans belles manières.
Une grâce qui montait des cours.
Je me souviens de l’accordéon qui jouait la java. Il suffisait de trois notes pour que les épaules bougent, pour que les fenêtres s’allument, pour qu’une femme oublie un instant sa fatigue. La java, c’était le petit bal des pauvres, le luxe d’un trottoir, le dimanche entré en fraude dans la semaine.
Et puis l’orgue de Barbarie.
Lui, il ne jouait pas seulement de la musique. Il tournait la manivelle du souvenir. Il traînait derrière lui une nostalgie douce, un peu râpée, un peu voilée, comme une photographie qu’on aurait trop embrassée. Ses airs semblaient venir de très loin, d’un Paris déjà ancien même quand on le vivait encore.
Il y avait dans cet orgue quelque chose qui disait :
regardez bien, tout cela passera.
Et c’est passé.
Les cours se sont tues. Les cris se sont effacés. Les métiers ont disparu comme disparaissent les silhouettes dans le brouillard du matin. Plus de vitrier sous les fenêtres. Plus de rémouleur avec sa roue. Plus de chiffonnier à l’affût des restes. Plus de matelas ouverts dans la cour. Plus de chanteur tendant sa voix vers les étages.
On a gagné le confort, sans doute.
Mais on a perdu les appels.
On a perdu ces petits rendez-vous de hasard qui faisaient descendre les gens, ouvrir les fenêtres, parler d’un étage à l’autre. On a perdu ce théâtre pauvre et magnifique où chacun tenait son rôle : la concierge, la gamine émerveillée, la femme au tablier, l’homme à la casquette, le musicien, le marchand, le passant, la pièce jetée, le refrain repris.
Je me souviens de tout cela.
Ce n’était pas le Paris des cartes postales, ni celui des grands boulevards bien peignés. C’était un Paris de cours, de cris, de chansons, de pauvreté fière et de petits miracles jetés par les fenêtres.
C’était le Paris des métiers de passage, des mains travailleuses, des orgues qui traînaient leur nostalgie dans les rues.
C’était un Paris qui parlait haut, qui chantait faux parfois, qui sentait la pluie, le fer, le linge, la soupe et le vieux bois des escaliers.
C’était un Paris qui avait de l’argot dans la bouche, de la tendresse dans les poches et des refrains plein les caniveaux.
C’était mon Paris.

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