L’Art déco a-t-il appartenu au grand monde ?
Oui.
Mais pas seulement.
Et c’est là toute sa merveille.
Il est né avec des gants, des laques profondes, des bois précieux, des robes du soir et des silhouettes qui savaient traverser un salon sans faire de bruit. Il a aimé les intérieurs parfaits, les paquebots, les hôtels, les grands escaliers, les miroirs, les bijoux, les poudriers d’argent, les cocktails servis sous des lustres sages et insolents à la fois.
L’Art déco a d’abord eu l’air d’un invité très bien élevé.
Mais très vite, il a fait ce que font les vrais styles :
il s’est échappé.
Il est descendu dans la rue.
Il s’est collé sur les affiches.
Il a traversé les façades des immeubles.
Il s’est installé dans les cinémas, les halls de gare, les vitrines des grands magasins.
Il est entré dans les appartements modestes par une lampe, un miroir, une boîte, une assiette, un vase, une petite danseuse en régule, un meuble aux lignes plus simples mais au rêve bien droit.
L’Art déco est mondain dans sa naissance, populaire dans son désir.
Car il ne faut pas confondre luxe et influence.
Bien sûr, il y eut le grand Art déco. Celui de Ruhlmann, des bois rares, des formes parfaites, des intérieurs conçus comme des partitions. Celui des salons où chaque meuble semble avoir appris à se tenir. Celui des matières nobles, du galuchat, de l’ivoire, de la laque, des bronzes, des verreries précieuses, des tapis aux géométries savantes.
Cet Art déco-là connaît le velours des grandes maisons.
Il fréquente les élégantes.
Il monte à bord des paquebots.
Il aime les tables dressées, les robes perlées, les cigarettes tenues du bout des doigts, les femmes aux cheveux courts qui ne demandent plus la permission d’exister.
Il a du maintien.
Mais pendant que le grand monde le célèbre, le peuple le regarde.
Et le peuple aussi veut sa part de modernité.
Pas forcément le meuble signé, pas forcément la pièce unique, pas forcément le grand luxe. Mais une ligne. Une courbe. Un éclat. Une géométrie nouvelle. Un miroir biseauté. Une lampe à globe. Un service à café. Une façade de cinéma. Une rampe d’escalier. Une boîte à poudre. Un objet qui dit : moi aussi, j’entre dans le siècle.
C’est cela, la force de l’Art déco.
Il a donné au quotidien une allure.
Il a offert à des objets simples une fierté nouvelle. Avant lui, beaucoup de choses étaient seulement utiles. Avec lui, elles deviennent décidées, stylées, presque théâtrales. Une pendule n’indique plus seulement l’heure : elle pose une époque sur la cheminée. Une lampe n’éclaire plus seulement une pièce : elle installe une ambiance. Un vase ne reçoit plus seulement des fleurs : il tient tête au vide.
L’Art déco a compris que le moderne devait être séduisant.
Il ne voulait pas seulement changer les formes. Il voulait changer la façon de vivre. Finis les excès de courbes trop végétales, les longues rêveries de l’Art nouveau qui semblait pousser comme une plante. L’Art déco redresse la ligne. Il simplifie. Il structure. Il coupe les cheveux. Il raccourcit les robes. Il aime les angles, les rythmes, les symétries, les soleils stylisés, les éventails, les chevrons, les pans coupés.
Il fait claquer les talons.
Il dit : le monde avance, et moi avec.
Mais ce monde qui avance n’est pas un seul monde. Il y a le monde des riches, oui. Celui des commandes, des décorateurs, des architectes, des grands ensembles. Et il y a l’autre monde, immense, curieux, avide de beauté, qui regarde les vitrines, va au cinéma, achète une reproduction, une petite lampe, un bibelot, un poudrier, une faïence, une chaise plus moderne.
Le style descend par capillarité, comme un parfum.
D’abord les salons.
Puis les grands magasins.
Puis les vitrines.
Puis les catalogues.
Puis les intérieurs ordinaires.
Et soudain, l’Art déco n’est plus seulement un style de luxe. Il devient une aspiration.
Une femme qui n’a pas les moyens d’un grand décorateur peut tout de même poser sur sa coiffeuse une boîte aux lignes géométriques. Un couple modeste peut choisir une suspension moderne. Un café de quartier peut adopter une façade plus nette, plus graphique. Un cinéma peut devenir un palais pour ceux qui n’auront jamais de château.
Voilà pourquoi l’Art déco est profondément populaire.
Parce qu’il ne parle pas seulement d’argent.
Il parle de désir.
Le désir d’élégance.
Le désir d’entrer dans son temps.
Le désir de faire beau, même avec peu.
Le désir de mettre un peu de panache sur une table, une cheminée, un bureau, une vitrine.
Et dans nos brocantes, aujourd’hui, c’est souvent cet Art déco-là que nous retrouvons.
Pas toujours le plus précieux.
Pas toujours le plus signé.
Pas toujours le plus parfait.
Mais celui qui a vécu.
La petite lampe qui a éclairé des soirées ordinaires.
Le miroir qui a vu des femmes remettre leur rouge.
Le service qui a connu des dimanches.
La statuette qui a trôné sur un buffet.
Le vase qui a reçu des fleurs de marché.
La pendule qui a accompagné des vies entières sans jamais entrer dans un musée.
Cet Art déco populaire n’est pas un Art déco de seconde zone.
Il est la preuve que le style a gagné.
Un style reste mondain s’il ne vit que dans les salons.
Il devient grand quand il descend dans les maisons.
Et l’Art déco est grand parce qu’il a su faire les deux.
Il a habillé les élites et fait rêver les autres.
Il a parlé aux architectes et aux ménagères.
Il a séduit les artistes, les industriels, les couturiers, les décorateurs, les commerçants, les passants.
Il a mis du rythme dans les villes et du chic dans les objets.
Alors, mondain ou populaire ?
Les deux, absolument.
Mondain par ses origines, par son goût du luxe, par ses matériaux, par ses commandes prestigieuses.
Populaire par sa diffusion, par ses objets, par ses imitations, par son entrée dans le quotidien, par cette promesse folle : même le simple peut avoir de l’allure.
Et peut-être est-ce pour cela qu’il nous touche encore.
Parce qu’il ne se contente pas d’être beau.
Il raconte un moment où le monde voulait se tenir plus droit.
Un moment où la modernité avait encore du parfum.
Un moment où l’on croyait qu’une ligne, une lampe, une façade, une robe ou un vase pouvaient changer l’air d’une pièce.
L’Art déco n’a jamais été seulement un style.
C’est une façon d’entrer dans la vie avec élégance.
Par la grande porte pour certains.
Par une petite lampe trouvée en brocante pour d’autres.
Mais toujours avec ce même geste :
redresser la beauté,
lui donner du rythme,
et la faire entrer chez soi.

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