Les globes n’ont jamais su rester en place
Depuis toujours, ils me fascinent.
Je ne saurais dire à quel moment précis cette passion est née. Peut-être devant une grande carte suspendue au mur d’une école, lorsque le monde tenait encore sur une feuille de papier. Peut-être dans un livre d’aventures, entre une mer inconnue et le nom d’une ville lointaine. Ou peut-être ai-je simplement reconnu en eux quelque chose qui m’appartenait déjà.
Les globes terrestres sont un peu comme moi.
Ils restent là, sagement posés sur leur piètement, mais ils sont toujours en partance.
En partance dans le temps.
En partance dans les lieux.
En partance dans les souvenirs et, plus encore, dans les rêves.
Ils ne ferment jamais de valise, ne courent pas après un train et ne connaissent ni l’attente des quais ni la fatigue des départs. Pourtant, il suffit de poser un doigt sur leur surface, de leur donner une légère impulsion, et les voilà qui entraînent toute la maison avec eux.
L’Europe s’éloigne.
L’Afrique apparaît.
L’océan Pacifique occupe soudain tout l’horizon.
Un nom aperçu au hasard devient une promesse : Alexandrie, Samarcande, Valparaiso, Zanzibar…
Le corps reste dans la pièce.
Mais l’esprit est déjà ailleurs.
J’aime faire tourner doucement la sphère et laisser le hasard décider du voyage. Mon doigt s’arrête sur une île minuscule, un fleuve oublié, une ville dont je ne sais rien. Il n’en faut pas davantage. Déjà, j’imagine la lumière, les rues, les étoffes, les parfums, les voix.
Les globes possèdent ce pouvoir merveilleux : ils font tenir l’immensité entre nos mains.
Ils réduisent les océans à quelques centimètres sans jamais parvenir à leur retirer leur mystère. Ils rapprochent les continents, effacent les distances et donnent à chacun la possibilité de devenir, pour quelques instants, explorateur, navigateur ou rêveur.
Et voici le petit nouveau.
Il porte le beau nom de Royal Geographical Society, un nom qui semble à lui seul ouvrir les portes des bibliothèques anglaises, des cabinets d’explorateurs et des grandes expéditions.
Haut d’un mètre, installé sur son élégant piètement tripode aux pieds cambrés, il ne se contente pas de représenter la Terre.
Il la présente avec cérémonie.
Son bois sombre, ses ornements dorés et sa silhouette de style Empire lui donnent l’allure d’un grand voyageur revenu de loin. Il semble avoir connu des salons silencieux, des livres reliés de cuir, des atlas ouverts sur de vastes tables et des hommes penchés sur des cartes à la lumière d’une lampe.
Autour de lui, j’imagine des routes tracées au crayon, des noms murmurés à voix basse, des départs préparés dans le secret d’une bibliothèque.
Peut-être Léonard de Vinci aurait-il aimé un tel objet.
Lui qui observait le mouvement de l’eau, dessinait des machines volantes et rêvait déjà de franchir les limites aurait compris cette obsession de vouloir saisir le monde tout entier.
Je l’imagine penché sur une sphère, le regard attentif, suivant du doigt une côte encore incertaine.
Pour lui comme pour nous, le globe n’aurait pas été seulement un objet de connaissance.
Il aurait été une invitation.
Une invitation à chercher plus loin, à regarder autrement, à ne jamais croire que l’horizon marque la fin du monde.
Car les globes ont une mémoire.
Leurs frontières changent. Les empires disparaissent. Les villes prennent un autre nom. Les terres que l’on croyait immuables deviennent les témoins silencieux d’une époque révolue.
Chacun raconte la Terre telle que les hommes l’ont connue, rêvée ou parfois imaginée.
Voilà peut-être pourquoi je les collectionne.
Ils ne sont jamais tout à fait semblables.
Certains portent des océans bleu profond. D’autres ont des terres jaunies par le temps. Il y a ceux qui semblent sortir d’une salle de classe, ceux qui évoquent le bureau d’un armateur et ceux qui auraient pu trôner dans la bibliothèque d’un grand voyageur.
Ensemble, ils forment ma géographie intime.
Une collection de départs immobiles.
Un petit nouveau est là, désormais, au milieu de ses compagnons. Il attend qu’une main le fasse tourner, qu’un regard s’attarde sur lui, qu’un nouveau voyage commence.
Je ne collectionne peut-être pas les globes uniquement parce qu’ils sont beaux.
Je les collectionne parce qu’ils me ressemblent.
Immobiles en apparence.
Mais toujours en partance.

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