Saint-Germain-des-Prés — l’après-guerre où il n’y aura plus jamais d’après

Paris après-guerre, cafés littéraires, jazz, Prévert, Juliette Gréco et les nuits bohèmes de Saint-Germain-des-Prés.
Les mots, la prose, le fusain, les timbales, les Juliettes… tout le monde y est. Saint-Germain-des-Prés, après la guerre. Mais quel après ? On disait après-guerre comme on aurait dit : après la nuit, après la peur, après les caves, après les bottes, après les tickets, après les silences. On croyait que quelque chose allait recommencer, que la vie allait reprendre sa place bien sagement, remettre ses gants, reboutonner son manteau, rentrer dîner à heure fixe. Mais Saint-Germain n’a pas voulu reprendre. Saint-Germain a explosé. Il a ouvert ses cafés, ses caves, ses carnets, ses verres, ses nuits. Il a laissé entrer la fumée, les idées, les filles maigres aux cheveux noirs, les garçons sans argent mais pleins de phrases, les peintres avec du fusain sous les ongles, les poètes avec des trous dans les poches, les musiciens avec des éclats de cuivre dans la gorge. Il y avait là les mots. La prose. La pause aussi. Cette façon de rester assis à une table pendant des heures, avec un café refroidi, une cigarette qui se consume, et l’air de refaire le monde sans même avoir payé l’addition. Aux Deux Magots, au Flore, dans les caves du quartier, on parlait haut, on écrivait vite, on aimait mal parfois, mais on aimait vivant. Les phrases claquaient comme des portes. Les idées dansaient avec les verres. La jeunesse portait encore la guerre sur les épaules, mais elle voulait de la musique dans les jambes. Et puis il y avait les Juliettes. Celles qui marchaient dans la nuit comme si Paris leur appartenait. Celle qui deviendra une voix, une silhouette, une robe noire, un regard. Juliette Gréco, bien sûr, mais aussi toutes les autres : les inconnues magnifiques, les muses de passage, les filles de café, les filles de chanson, les filles qui écoutaient les poètes et qui, parfois, avaient plus de poésie qu’eux. Saint-Germain créait des talents comme une forge crée des étincelles. Un dessin au fusain sur une nappe. Un poème écrit au dos d’une facture. Une chanson née entre deux verres. Une trompette dans une cave. Des timbales, du jazz, du désordre, de la beauté. Tout le monde y était, ou voulait y être. Les penseurs, les chanteurs, les peintres, les rêveurs, les insolents, les blessés, les rescapés de l’Histoire. Ceux qui avaient trop vu et ceux qui voulaient tout voir. Ceux qui ne possédaient rien, sauf une phrase. Ceux qui n’avaient pas de chambre, mais une table. Ceux qui n’avaient pas d’avenir, mais une nuit devant eux. C’était un quartier qui n’avait pas seulement des rues. Il avait une fièvre. Une fièvre d’encre, de charbon, de jazz, de solitude, de baisers mal rangés. Une fièvre de recommencement. Une fièvre qui disait : puisque le monde a failli mourir, alors vivons plus fort. Saint-Germain-des-Prés, ce n’était pas seulement un décor. C’était un battement. Un battement de cœur dans Paris. Un cœur un peu triste, un peu arrogant, un peu génial, un peu fauché. Un cœur qui cognait contre les murs des cafés, contre les tables tachées, contre les livres ouverts, contre les caves enfumées. Il y avait de la nostalgie déjà, même au présent. Comme si ceux qui vivaient ces nuits savaient, au fond, qu’elles ne reviendraient pas. Comme si le quartier fabriquait sa propre légende à mesure qu’il respirait. Comme si chaque verre posé sur une table, chaque chanson murmurée, chaque dessin au fusain, chaque rire jeté dans la fumée disait déjà : souvenez-vous de nous. Et nous nous souvenons. Nous nous souvenons de ce Saint-Germain-là, créateur de talents, de silhouettes, de mythes et de blessures élégantes. Celui des mots qui ne se couchent pas. Celui des cafés pleins de phrases. Celui des caves où la musique descendait plus bas que la fatigue. Saint-Germain après la guerre. Celui où l’on croyait commencer un après. Mais peut-être qu’il n’y aura plus jamais d’après comme celui-là. Il y aura des souvenirs, des chansons, des photographies, des noms gravés dans la fumée. Et au fond d’un café, si l’on écoute bien, très tard, quand Paris parle moins fort, on entend encore une voix noire, un rire de poète, un crayon qui frotte le papier, une timbale qui répond au jazz. Saint-Germain n’a pas disparu. Il s’est assis dans la mémoire. Et il attend qu’on le rappelle à table.

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