La grande saga Art déco Épisode 1 — L’arbre généalogique de l’Art déco : une dynastie est née

Il y a des styles qui passent comme une robe trop vite portée. Et puis il y a ceux qui restent, qui laissent des traces, des héritiers, des objets posés dans nos maisons comme de petits descendants silencieux. L’Art déco appartient à cette famille-là. Il n’est pas né d’un seul homme, ni d’une seule femme, ni d’un seul atelier. Ce serait trop simple. Il est né d’une époque entière : des Années folles, des salons parisiens, des paquebots, des grands hôtels, des robes droites, des cheveux coupés, des lignes nettes et de cette envie folle de recommencer à vivre avec élégance. Après les courbes de l’Art nouveau, l’Art déco redresse la tête. Il garde la beauté, mais il range les volutes. Il aime encore les femmes, les fleurs, les animaux, mais il les stylise. La tige devient ligne. La fleur devient motif. La femme devient silhouette. La lumière devient architecture. Dans son arbre généalogique, on trouve plusieurs racines. Il y a le goût du luxe français. Il y a le classicisme, avec son amour de l’ordre et de la proportion. Il y a le cubisme, qui apporte les angles, les formes coupées, les facettes. Il y a l’Égypte, l’Afrique, l’Asie, les voyages, les décors lointains. Il y a la machine aussi : le train, l’automobile, le paquebot, la vitesse, le métal, le verre, le chrome. Mais pour ouvrir l’album de famille, il faut bien commencer par quelques visages. Il y a d’abord Jacques-Émile Ruhlmann, le père élégant. Chez lui, le meuble ne bavarde pas. Il se tient. Il respire. Il impose le silence d’un salon parfait. Bois précieux, proportions fines, lignes tendues : Ruhlmann ne dessine pas seulement des meubles, il compose des intérieurs comme on écrit une phrase sans faute. Puis vient Eileen Gray, la femme libre. Elle ne veut pas rester dans le décor. Elle pense, elle dessine, elle laque, elle construit. Elle apporte une modernité plus secrète, plus dépouillée, presque intérieure. Là où certains ajoutent, elle retire. Là où d’autres décorent, elle cherche la justesse. Et puis arrive Sonia Delaunay, la marraine de la couleur. Avec elle, la géométrie se met à danser. Elle entre dans les tissus, les robes, les affiches, les intérieurs. La couleur ne reste plus accrochée au mur : elle descend dans la rue, elle tourne avec les femmes, elle suit le mouvement du corps. Autour d’eux, la famille grandit. Jean Dunand prend la laque, le noir profond, l’or, les paravents, les panneaux décoratifs. René Lalique donne au verre des reflets de lune, de peau, d’eau et de brume. Jean Puiforcat discipline l’argent et donne aux arts de la table une pureté presque musicale. Pierre Chareau marie le verre, le métal et l’architecture. Max Le Verrier fait courir des femmes de bronze dans les salons. Charles Catteau, Boch, Longwy, Daum, Schneider donnent à la céramique et au verre une descendance colorée, géométrique, lumineuse. Entre 1930 et 1940, l’Art déco devient plus qu’un style. Il devient une dynastie. Une dynastie de matières : bois, bronze, verre, laque, argent, céramique. Une dynastie de formes : pans coupés, éventails, rayons, sphères, lignes verticales, silhouettes féminines. Une dynastie de rêves : paquebots, cinémas, halls d’hôtel, boudoirs modernes, tables dressées, lampes allumées. Et c’est peut-être pour cela que nous aimons encore tant ces objets. Un vase Art déco n’est jamais seulement un vase. Une lampe Art déco n’est jamais seulement une lampe. Une coupe, un miroir, un bronze, un service de table portent parfois, sans le savoir, un air de famille. Ils sont les petits-enfants d’une époque qui croyait encore que le futur pouvait être beau. Alors, chiner l’Art déco, ce n’est pas seulement chercher un bel objet. C’est retrouver un descendant. Un enfant de verre oublié dans une vitrine. Une branche de bronze au fond d’une brocante. Une lumière de 1930 qui attend qu’une main la rallume. Et dans cette grande saga, chaque objet aura bientôt son nom, sa branche, sa matière, son histoire.Ce qu’il faut reconnaître quand on chine Avant même de chercher une signature, regardez la ligne. L’Art déco aime la tenue. Il aime les formes géométriques, les pans coupés, les motifs rayonnants, les femmes stylisées, les animaux élancés, les matières nobles ou brillantes : verre dépoli, bronze patiné, métal chromé, laque noire, bois sombre, émaux colorés. Un objet peut être anonyme et pourtant parler juste. La vraie question n’est pas toujours : “Qui l’a fait ?” Mais plutôt : “De quelle famille vient-il ?” À suivre… car dans la grande famille Art déco, chaque objet a un ancêtre, une branche et parfois un secret.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

L’arbre généalogique de l’Art déco — Chronique II

Bienvenue dans La grande saga Art déco.

Biarritz et Vichy — Les deux élégantes du Second Empire