Nancy Cunard — les amants, les scandales et le grand amour que l’on ne nomme pas

Par cette chaleur étouffante, il fallait une femme qui ne cherche pas l’ombre. Une femme de plein soleil, de nuits trop longues, de chambres d’hôtel, de valises ouvertes, de lettres froissées, de verres oubliés sur des tables où l’on parlait littérature, révolution, désir, jazz, poésie, exil. Il fallait Nancy Cunard. On croit la connaître. On croit qu’il suffit de dire : héritière anglaise, muse des années folles, bras couverts de bracelets, silhouette sèche, bouche insolente, regard qui ne baisse jamais. On croit qu’il suffit d’ajouter quelques noms d’hommes autour d’elle pour la tenir enfin : Aragon, les surréalistes, les artistes, les photographes, les musiciens, les amants magnifiques ou fatigants. On croit qu’une femme se résume aux hommes qui l’ont regardée. Erreur. Nancy Cunard n’est pas une femme que l’on attrape par une biographie. Elle glisse entre les dates. Elle ment peut-être un peu, elle se protège beaucoup, elle s’expose trop, puis disparaît au moment même où l’on croit la saisir. Elle naît dans le grand monde, celui des fortunes solides et des manières impeccables. Elle aurait pu rester là, bien rangée, bien mariée, bien habillée, bien morte avant même d’avoir vécu. Mais Nancy ne supporte pas les cages dorées. Elle préfère le bruit. Elle préfère Paris. Elle préfère les poètes qui fument trop, les hommes qui écrivent mal quand ils aiment trop, les nuits où les idées ont de la fièvre. À Paris, elle traverse le monde moderne comme une allumette. Elle côtoie les avant-gardes, les surréalistes, les écrivains, les peintres, les êtres qui veulent changer l’art parce que la vie ordinaire leur paraît trop étroite. Elle fonde The Hours Press, maison d’édition précieuse et audacieuse, qui publiera notamment de jeunes voix modernes, dont Samuel Beckett avec Whoroscope. Mais évidemment, les salons préfèrent parler de ses amants. Les amants avoués. Les amants désavoués. Les amants que l’on exhibe parce qu’ils font joli dans la légende. Les amants que l’on tait parce qu’ils dérangent la famille, la morale, la presse, la blancheur des nappes et les convenances du dimanche. Il y eut Louis Aragon, la poésie comme un incendie, le surréalisme comme une fièvre élégante. Il y eut les hommes de plume, les hommes d’image, les hommes de scène, ceux qui voyaient en elle une apparition et ceux qui, peut-être, n’ont jamais supporté qu’elle ne leur appartienne pas. Puis il y eut Henry Crowder. Et là, la légende cesse d’être seulement mondaine. Elle devient politique. Henry Crowder, musicien de jazz afro-américain, la rencontre à la fin des années 1920 ; leur relation marque profondément son engagement contre le racisme et nourrit le travail immense de la Negro Anthology, publiée en 1934. Ce n’est plus seulement une liaison. C’est une fracture. Nancy aime contre son milieu. Elle aime contre sa mère. Elle aime contre le regard blanc, riche, bien élevé, confortable, féroce. Elle aime un homme que son monde ne veut pas voir entrer par la grande porte. Alors elle force la porte. Elle publie. Elle écrit. Elle prend position. Elle se salit les gants dans les causes que les élégantes préfèrent éviter. En 1931, elle publie Black Man and White Ladyship, texte polémique contre le racisme, puis elle travaille à cette énorme anthologie noire, collective, ambitieuse, pleine de voix, de colères, de savoirs, de poèmes, de combats. Et pourtant, même là, même avec Crowder, même avec le scandale, même avec l’amour crié trop fort par les autres, quelque chose nous échappe encore. Car le grand amour de Nancy Cunard n’est peut-être pas celui que l’on croit. Peut-être qu’il n’a jamais eu de nom. Peut-être qu’il n’a jamais dormi dans son lit. Peut-être qu’il n’a jamais porté de costume, ni de chapeau, ni de parfum d’homme. Peut-être que son grand amour, c’était la fuite. La fuite hors de sa classe. La fuite hors de son sexe tel qu’on voulait le lui imposer. La fuite hors du rôle de muse. La fuite hors des bras mêmes où elle venait pourtant chercher un peu de feu. Elle voulait aimer, oui. Mais surtout ne pas être possédée. Voilà ce que personne ne pardonne vraiment à une femme : qu’elle prenne l’amour, qu’elle le boive, qu’elle s’en brûle la bouche, puis qu’elle reparte avec son nom intact, ses bracelets au bras et son mystère sous la peau. Nancy Cunard fut peut-être aimée avec violence. Elle fut sans doute mal aimée aussi. Elle fut racontée, utilisée, admirée, jugée. On l’a appelée muse, scandale, héritière, rebelle, folle, excessive. Tous ces mots sont vrais, et aucun ne suffit. Car derrière les bracelets, il y avait une armure. Derrière l’armure, une blessure. Derrière la blessure, une femme qui refusait d’être réduite à une anecdote. Et c’est peut-être cela, le grand amour jamais avoué de Nancy Cunard : non pas un homme caché dans une lettre perdue, mais cette fidélité farouche à elle-même. Une fidélité dangereuse. Une fidélité qui coûte cher. Une fidélité qui laisse seule. Par cette chaleur étouffante, Nancy Cunard revient comme une apparition brûlante. Elle ne rafraîchit rien. Elle dérange. Elle ouvre les fenêtres trop fort. Elle fait entrer l’orage dans les pièces bien rangées. Et pendant que les autres demandent encore : “Mais qui a-t-elle vraiment aimé ?” Elle semble répondre, du fond de sa nuit blanche : “Ce que vous n’avez jamais osé vivre.”

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