C’est un dimanche matin, perdu quelque part dans le temps.
J’ai dix ans.
Je tiens la main de mon papa, une main douce et ferme, une main qui sait où elle va, une main qui me tient bien, mais qui me laisse rêver. Mon papa est alsacien. Il a les yeux bleu acier, des yeux clairs, solides, presque sévères parfois, mais ce matin-là, dans son regard, il y a un enfant. Un enfant comme moi. Peut-être plus grand, peut-être plus sage, mais émerveillé tout pareil.
Alors je suis fière.
Fière de marcher à côté de lui.
Fière d’être sa fille.
Fière d’aller quelque part.
Fière de Paris.
Fière de ce dimanche qui commence comme une fête.
Nous allons à la Porte Dorée.
Rien que le nom, déjà, me fait parler, demander, imaginer.
La Porte Dorée ?
Mais alors elle est dorée ?
Toute dorée ?
Avec de l’or partout ?
Avec des murs qui brillent ?
Avec des portes comme dans les châteaux ?
J’ai dix ans, je pose mille questions, j’en rajoute, je saute d’une idée à l’autre. Je suis bavarde parce que le monde est immense et qu’il faut bien le remplir avec des mots.
Et puis je le vois.
Le bâtiment est là.
Grand. Immense. Sérieux. Mystérieux.
Pas doré comme je l’avais inventé dans ma tête, non. Pas comme un bijou, pas comme un bonbon, pas comme une couronne. Mais il est doré autrement. Doré par sa présence. Doré par ses détails. Doré par tout ce qu’il raconte sans parler.
Je lève la tête.
Je tire un peu la main de mon papa.
Je regarde partout.
Là-haut, il y a des formes.
Là-bas, des reliefs.
Encore là, des personnages, des lignes, des décors, des histoires gravées dans la pierre.
Je ne sais pas encore dire “Art déco”.
Je ne sais pas encore dire “architecture”.
Je ne sais pas encore dire “façade sculptée”.
Je ne sais pas encore que les bâtiments peuvent être des livres ouverts.
Mais je lis déjà.
Avec mes yeux.
Avec mes jambes qui bougent.
Avec mon cœur qui bat.
Avec ma bouche qui parle trop vite.
Regarde, papa.
Regarde ici.
Et ça, c’est quoi ?
Et pourquoi c’est comme ça ?
Et les poissons, ils sont où ?
Parce qu’il paraît qu’il y a des poissons. Plein de poissons. Un aquarium. Un vrai.
Alors, dans ma tête de petite fille, tout devient extraordinaire. Ce bâtiment n’est plus seulement un bâtiment. C’est un palais qui garde de l’eau en lui. Une grande maison de pierre avec, caché dans son ventre, un monde silencieux de poissons, de nageoires, d’écailles, de bulles et de lumière.
Un palais avec un secret.
Je bouge, je saute presque, je m’émerveille. Je suis trop pleine de mots pour rester sage. Je suis une gamine, une vraie, une curieuse, une étonnée, une généreuse de phrases. Je donne des mots à tout ce que je vois, parce que je ne sais pas encore faire autrement.
J’aime ma ville.
Je l’aime ce matin-là, Paris.
Je l’aime grande, belle, mystérieuse.
Je l’aime avec ses dimanches, ses trottoirs, ses monuments, ses surprises.
Je l’aime avec la main de mon papa dans la mienne.
Au loin, peut-être, la Foire du Trône commence déjà à remuer dans mon imagination. Les manèges, les cris, les lumières, les pommes d’amour, les musiques qui tournent. Mais pour l’instant, ma fête est ici. Devant cette Porte Dorée qui n’est pas seulement dorée, mais habitée.
Habitée par l’histoire.
Habitée par l’eau.
Habitée par les poissons.
Habitée par mon enfance.
Mon papa me parle d’une madeleine de Proust.
Une madeleine de Proust ?
Ça se mange, ça ?
J’ai dix ans. Pour moi, une madeleine, c’est un gâteau tendre, une douceur de sortie, quelque chose qu’on grignote avec les doigts. Je ne sais pas encore qu’un souvenir peut avoir un goût. Je ne sais pas encore qu’un lieu peut rester toute une vie dans le cœur. Je ne sais pas encore qu’un dimanche matin peut devenir, des années plus tard, une petite lumière intacte.
Je ne sais pas encore que j’aime l’art.
Mais je l’aime déjà.
Je l’aime dans les pierres sculptées.
Je l’aime dans les bâtiments qui racontent.
Je l’aime dans les vitrines d’aquarium.
Je l’aime dans les poissons qui glissent comme des bijoux vivants.
Je l’aime dans les détails que les adultes ne regardent pas toujours.
Je l’aime dans ce mélange de fête, de beauté, de curiosité et de main serrée.
J’ai dix ans.
Je suis fière.
Je suis bavarde.
Je suis étonnée.
Je suis curieuse.
Je suis pleine de mots.
Je suis une petite fille devant un grand bâtiment, et ce grand bâtiment ouvre quelque chose en moi.
Ma main est dans celle de mon papa.
Et dans cette main-là, je suis reine.
Reine de Paris.
Reine du dimanche.
Reine des poissons cachés.
Reine d’un souvenir qui ne vieillira jamais.
La Brocanteuse — Les objets se racontent
La Reine Noire… ou l’insolence lumineuse Certains objets décorent. D’autres attendent patiemment la tombée du soir pour révéler leur véritable nature. La Reine Noire appartient à ces présences rares dont l’ombre semble déjà raconter une histoire avant même que la lumière ne s’éveille. Haute silhouette ajourée, drapée d’un noir profond et souverain, elle demeure immobile le jour… presque silencieuse. Puis vient l’instant où l’on allume la lampe. Alors tout commence. La lumière, prisonnière de cette architecture délicate, cherche à s’échapper entre les motifs ciselés. Elle glisse, danse, tremble doucement sur les murs comme une dentelle mouvante. Les ombres s’étirent lentement dans la pièce, prennent vie, se répondent. L’objet disparaît presque pour ne laisser qu’un théâtre de reflets mystérieux et de clartés secrètes. Les objets se racontent toujours à ceux qui savent regarder. Et celui-ci murmure des histoires d’intérieurs oubliés, de salons feutrés éclairés à voix basse, ...

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