Il me revient une lointaine mélodie.
Une de ces musiques sans âge, que l’on croit oubliées, et qui pourtant savent retrouver le chemin du cœur. Elle arrive doucement, presque sur la pointe des pieds. Elle ne fait pas de bruit. Elle soulève seulement un rideau dans ma mémoire.
Et soudain, j’ai chaud au cœur.
Pourquoi cette chaleur ?
Pourquoi cette douceur qui remonte du plus profond de mon être, comme si une main invisible venait rallumer une petite lampe dans une maison d’enfance ?
Alors je revois les chinoiseries de ma grand-mère.
Je les revois avec mes yeux de gamine des Pyrénées, moi qui connaissais les montagnes, les chemins pierreux, les hivers francs, les armoires qui sentent le linge propre et les dimanches silencieux. Dans ce décor simple et familier, il y avait pourtant un mystère. Un mystère posé là, immense, coloré, presque vivant : ce grand vase de Chine.
Il était plus grand que mes rêves.
Je m’approchais de lui comme on s’approche d’un secret. Sur sa porcelaine, il y avait des personnages, des fleurs, des jardins, des palais minuscules, des femmes aux gestes délicats, des couleurs profondes comme la nuit. Je ne savais pas encore lire tous les livres du monde, mais je savais déjà lire les objets. Et celui-là racontait sans parler.
Alors, sans prévenir, la petite fille que j’étais quittait les Pyrénées.
Je n’étais plus dans la maison.
Je n’étais plus devant un vase.
Je devenais Alice au pays des merveilles.
Je glissais dans le bleu de la porcelaine comme dans un passage secret. Les fleurs peintes s’ouvraient sous mes yeux, les personnages descendaient de leurs décors, les lanternes s’allumaient une à une, et la nuit devenait câline, profonde, parfumée d’un ailleurs que je ne connaissais pas encore.
Je croyais partir en Chine.
Une Chine inventée, bien sûr. Une Chine d’enfant. Une Chine de soie, de lune, de jardins suspendus et de petits pas feutrés derrière les paravents. Une Chine où les vases ne sont pas des vases, mais des portes. Où les objets ne dorment jamais vraiment. Où les grands-mères gardent, sans le savoir, des royaumes entiers dans un coin de leur salon.
Et moi, petite rêveuse des montagnes, je passais de l’autre côté.
Je suivais les silhouettes peintes, j’écoutais une musique venue de très loin, je me laissais emporter dans ce pays fragile où tout semblait possible. Le vase devenait château, théâtre, livre ouvert, lanterne dans la nuit. Il suffisait de le regarder assez longtemps pour que le réel se retire doucement.
Aujourd’hui encore, quand je retrouve ce grand vase, je ne vois pas seulement une belle porcelaine.
Je revois l’enfance.
Je revois ma grand-mère.
Je revois la petite fille que j’étais, celle qui croyait qu’un objet pouvait contenir un monde.
Et peut-être qu’elle avait raison.
Car certains objets ne décorent pas une maison.
Ils ouvrent des passages.
Ils gardent nos rêves intacts.
Ils nous prennent par la main, des années plus tard, et nous murmurent Aujourd’hui encore, quand je retrouve ce grand vase, je ne vois pas seulement une belle porcelaine.

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