Le tendre secret
Il y a des mots qui arrivent sans faire de bruit, comme des enfants qui entrent dans une pièce sur la pointe des pieds.
Tendre secret en fait partie.
Il ne cogne pas à la porte. Il ne réclame rien. Il s’installe là, au bord d’une phrase, avec sa petite lumière dans les mains. On dirait une pause récréation au milieu du monde sérieux, un ruban défait, une fenêtre ouverte, un éclat de rire qui aurait réussi à s’échapper.
J’aime ces mots-là.
Ils ont du champagne dans les voyelles.
Ils pétillent sans faire de bruit.
Ils dansent un peu de travers, mais avec grâce.
Partance.
On dirait une valise légère, posée près d’un banc de gare, prête à suivre le premier rayon bleu.
Pétille.
C’est un mot qui rit avant même qu’on l’ait prononcé.
Champagne.
Il a des bulles, de l’or, des robes du soir, des verres qui s’entrechoquent et des promesses qu’on ne tiendra peut-être pas, mais qu’il est délicieux de faire quand même.
Folie.
Ah, celui-là…
Il faut le prendre par la main, mais pas trop fort. C’est un enfant sauvage. Il court dans les jardins, saute par-dessus les bordures, décoiffe les pensées bien rangées, met des fleurs dans les cheveux des statues et dit aux grandes personnes : “Vous êtes bien trop sérieuses.”
Et puis il y a danse.
La danse, c’est quand le corps se souvient que l’âme a des ailes. C’est quand les pieds quittent un instant le poids des jours. C’est quand une femme, même fatiguée, même inquiète, même avec le cœur encombré, entend tout à coup une musique intérieure et se dit : “Encore un tour. Rien qu’un tour.”
Alors revient la ronde des enfants.
La ronde des enfants, avec ses mains chaudes, ses jupes qui tournent, ses souliers pleins de poussière, ses cris dans la cour, ses comptines, ses étés interminables. Cette ronde-là ne vieillit jamais. Elle continue quelque part, dans une mémoire bleue, sous un ciel trop grand, entre deux nuages blancs.
Et moi, j’aime laisser s’échapper cette douce folie.
Je l’ouvre comme on ouvre une cage à oiseaux.
Allez, partez.
Filez.
Montez jusqu’aux horizons bleus, jusqu’aux sommets de montagne, jusqu’à ces hauteurs où l’on perd un peu la raison — mais où l’on retrouve parfois son souffle.
Car il faut bien, de temps en temps, s’autoriser cela :
une échappée.
Une bulle.
Une récréation de l’âme.
Il faut laisser les mots courir pieds nus dans l’herbe.
Laisser la pensée perdre son chapeau dans le vent.
Laisser la tendresse faire des bêtises.
Laisser la liberté entrer sans prévenir, avec ses bras grands ouverts et son rire de ciel clair.
Le tendre secret, c’est peut-être cela.
Ce n’est pas ce qu’on cache par peur.
C’est ce qu’on garde parce que c’est précieux.
Un petit pays intérieur.
Une chambre bleue.
Une montagne au loin.
Une fontaine fraîche.
Un éclat de champagne.
Une danse sans témoin.
Une folie douce qui nous prend par la main et nous dit :
“Viens. Aujourd’hui, on respire plus grand.”
Alors je viens.
Je laisse derrière moi les portes fermées, les mots trop lourds, les jours trop sages.
Je pars un peu, sans partir tout à fait.
Je prends ma partance dans une phrase.
Je monte dans la lumière.
Je ris avec les enfants invisibles.
Je tourne, je tourne, je tourne encore.
Et si quelqu’un me demande où je vais, je répondrai seulement :
Je vais vers mon tendre secret.
Là où la vie pétille encore. Catherine kammerer
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